Avec Les Enfants terribles mais aussi plusieurs concerts au Grand foyer et en Grande salle, la Constellation de printemps fait revivre l’esprit de la musique minimaliste. Mais que se cache-t-il au juste derrière ce terme, qui renvoie à une multitude d’idées qui tournent autour de la réduction, de la répétition et d’une autre expérience du temps ? On vous dévoile l’essentiel !

Même sans le savoir, tout le monde connaît !

On s’est tous déjà laissé emporter hors du temps et de l’espace par ses sonorités hypnotiques et pulsées : ce qui a commencé comme une expérimentation par quelques individus bricolant des sons est devenu l’un des courants musicaux les plus influents de la seconde moitié du 20e siècle. Il s’infiltre dans une grande diversité de styles musicaux contemporains, jusqu’au post-rock, à l’ambient et à la dance music. Avec plus de 30 opéras — dont Les Enfants terribles — et 14 symphonies, Philip Glass compte parmi les compositeurs vivants les plus joués, sans oublier ses bandes originales de films comme Koyaanisqatsi, The Truman Show ou The Hours. La musique minimaliste est donc omniprésente.

Minimal Music : born in the USA

Dans les années 1960, de jeunes musiciens de la côte est comme de la côte ouest des États-Unis cherchent des chemins inexplorés, au-delà des styles d’avant-garde alors dominants. Le dogme de la technique dodécaphonique et, plus encore, de la musique sérielle leur apparaît alors comme l’autosatisfaction cérébrale d’une scène musicale enfermée dans sa tour d’ivoire. L’inspiration vient d’ailleurs : des improvisations survoltées du bebop, de l’atmosphère trance du cool jazz — parfois aussi du LSD et du chamanisme. L’objectif est une musique plus immédiate : plus de corps et moins de cortex.

Il n’existe pas d’acte de naissance précisément daté. Les pionniers tels que La Monte Young, Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass ont plutôt, en divers lieux mais au même moment, des questions et des motivations similaires, auxquelles ils répondent par des approches très différentes, en s’inspirant les uns les autres et, par endroits, en faisant cause commune. La Monte Young ralentit les processus musicaux jusqu’à expérimenter des sons tenus bourdonnants (drones). Terry Riley laisse les musiciens superposer librement des modules autour d’un do martelé. Steve Reich et Philip Glass expérimentent des motifs (patterns) répétitifs. Les quatre — et tous ceux qui leur succéderont — ne recevront que bien plus tard l’étiquette fédératrice de Minimal Music, en référence au Minimal Art.

Less is more

Au lieu de changements d’harmonie ou de développements compliqués de motifs, les compositions minimalistes séduisent par un jeu créatif avec peu de briques musicales : motifs brefs, accords simples, figures pulsées nettes. Sans fuir vers des contrées néoromantiques, Glass & Co ont simplifié le langage harmonique ; ils se sont autorisé une métrique régulière et la tonalité majeur/mineur — des choses que l’avant-garde contemporaine avait volontiers reléguées au placard.

Dans ses premières pièces, Glass pousse le principe de la réduction à l’extrême : pendant de longues minutes, des motifs qui ne consistent parfois qu’en un intervalle — donc deux sons — ou en de courtes figures rythmiques qui se répètent avec d’infinies variations. La réduction est tout sauf un appauvrissement : à partir de quelques motifs ou gammes, les possibilités de recombinaison et de superposition sont innombrables. Le déphasage (phasing), découvert par Reich sur bande magnétique, crée des structures polyrythmiques imprévisibles — comme on pourra l’entendre lors du concert Sieste du 14 avril : plusieurs voix jouent le même motif, mais chacune varie les tempos différemment, de sorte que l’unisson initial devient asynchrone pour former de captivantes constellations rythmiques.

Le changement dans la répétition

Répéter, l’être humain le fait sans doute depuis qu’il a commencé à chanter, à tambouriner et à jouer de la flûte. Or, tandis que les sérialistes et d’autres avant-gardistes misaient sur des structures complexes et progressives — autrement dit, ne jamais faire deux fois la même chose —, le minimalisme célèbre le principe de la répétition jusqu’à l’excès : les motifs tournent en boucle pendant plusieurs minutes avant d’être remplacés par de nouveaux. À l’échelle micro, pourtant, beaucoup d’évènements surviennent : des modifications subtiles de rythme et de hauteur, des déplacements d’accents, l’ajout ou le retrait de minuscules valeurs de notes, des superpositions de voix. De nouvelles textures se forment sans cesse. Et le tout s’inscrit dans une forme globale souvent dépourvue, en apparence, de début et de fin, comme si elle pouvait se déployer à l’infini et dans toutes les directions. Aussi transparentes que soient les structures de la musique minimaliste, l’absence de but de ses mouvements pulsés invite à une immersion dans l’instant musical, de sorte que le temps se dissout dans l’espace et le son — même sans LSD.

Purement américaine ?

Quelques dizaines d’années plus tôt, des précurseurs comme Lou Harrison ou le vagabond excentrique Harry Partch s’étaient donné pour tâche d’écrire une musique authentiquement américaine, libérée du bagage de l’histoire musicale européenne. Mais l’Amérique n’était, pour eux, rien d’autre qu’un champ d’hybridité créative : leur inspiration venait du gamelan javanais, de cultures du Pacifique, de conceptions musicales indigènes et de timbres de flûtes japonaises. Reich a lui aussi tendu l’oreille au-delà de son continent : en Californie, il découvre sur disque les polyrythmies fascinantes des danses de tambours d’Afrique de l’Ouest, puis part les étudier au Ghana. Quant à Glass, après une rencontre avec le virtuose du sitar Ravi Shankar, il observe en Inde la manière dont les musiciens travaillent en improvisant avec des répétitions variées — une tradition vivace, à laquelle sera consacré le concert Sieste du 3 mars.

Crédit photo : © 2018 Luis Alvarez Roure, National Portrait Gallery, Smithsonian Institution