Comment peut-on définir le lien fraternel ?


Quand on pense au lien fraternel, on pense d’abord à la filiation biologique : a priori, les frères et sœurs sont issus des mêmes parents. Mais le lien du sang ne suffit pas à définir le lien fraternel, qui existe aussi chez des enfants qui n’ont pas forcément les mêmes parents mais se retrouvent à vivre ensemble — dans le cas de familles recomposées par exemple. Le partage d’une vie quotidienne crée alors des liens de fratrie. On l’observe aussi dans le cadre de la protection infantile, quand des enfants issus de familles différentes sont placés ensemble : il s’organise parfois entre eux de véritables relations fraternelles. En termes sociologiques, on les appelle des quasi-frères et sœurs. Le fait de vivre ensemble est indispensable pour créer ce lien, qui peut bien sûr perdurer une fois que l’on n’habite plus avec ses frères et sœurs. C’est d’ailleurs le lien familial potentiellement le plus long de la vie, et le plus électif. On ne choisit pas sa fratrie, mais au moment où l’on construit sa vie, on choisit de maintenir ou non les relations avec ses frères et sœurs. Et ces relations vont changer avec le temps : on n’a pas les mêmes liens pendant l’enfance ou l’adolescence, quand les parents vieillissent, quand ils décèdent, etc.

Le lien fraternel a aussi la particularité d’être un lien horizontal : les frères et sœurs appartiennent à une même génération, qui n’est pas celle des parents, avec qui la relation est verticale. Les enfants vont construire une relation qui leur est propre, et sur laquelle les parents n’ont qu’assez peu de prise — même s’il faut que les parents aient permis au lien fraternel de s’installer. Les frères et sœurs sont généralement les premiers alter ego que connaît l’enfant. Dans l’alter ego, il y a l’autre mais il y aussi un peu de soi. Toute la subtilité du lien fraternel, c’est de permettre la différence dans la ressemblance. En cela, il prépare au rapport social, avec tout ce que cela comporte de jalousie, d’affrontement, de complicité, de solidarité, etc. Le rôle des parents consiste à instaurer un sentiment de sécurité en fixant les limites et les interdits. Ils doivent protéger les enfants les uns des autres, et notamment de cette rivalité qui est intrinsèque au lien fraternel. Dans ces conditions, la relation va pouvoir devenir très riche et participer pleinement à la construction identitaire de l’enfant.

En permettant la différence dans la ressemblance, le lien fraternel prépare au rapport social.

La relation entre un (petit) frère et une (grande) sœur a-t-elle des spécificités ?


Une fratrie se caractérise par ses traits morphologiques, notamment la taille et le genre. Ça n’est pas tout à fait la même chose de grandir dans une fratrie de deux ou de cinq, avec des filles et/ou des garçons. La place de chacun dans le groupe et les écarts d’âge sont également à prendre en compte. Bien sûr, il n’y a pas de déterminisme absolu : la construction de la relation dépend aussi de facteurs comme la personnalité de l’enfant et le contexte familial. Mais disons que les caractéristiques de la fratrie peuvent éclairer la compréhension du lien fraternel. La configuration frère-sœur a surtout ceci de spécifique qu’elle intègre la découverte de l’autre sexe. La curiosité sexuelle des enfants s’éveille généralement entre 3 et 5 ans, un âge où l’enfant va commencer à s’intéresser à ce qui se passe chez l’autre. Concernant le statut d’aîné ou de cadet, même si aucun destin n’est tracé d’avance, on constate quand même que les plus grands protègent généralement les plus petits. C’est d’autant plus notable chez les filles, parce que leur construction sociale et identitaire a tendance à leur assigner un rôle maternant vis-à-vis des plus jeunes, qu’il s’agisse de frères ou de sœurs.


Un évènement traumatique aura-t-il tendance à renforcer ou à fragiliser les liens au sein de la fratrie ?


La réponse dépend beaucoup de la nature de l’évènement traumatique et de la qualité du lien qui lui préexistait. En protection infantile par exemple, à la suite de maltraitance parentale, j’ai vu des fratries développer une solidarité très forte et d’autres entrer dans une forme de conflit assez intense. Les réactions sont très variables, même dans une famille où les parents ont bien régulé le lien fraternel. Après une expérience traumatique, le frère ou la sœur va souvent apparaître comme un confident ou un allié. Mais parfois, les stratégies défensives sont tellement différentes d’un enfant à l’autre que la fratrie ne se comprend plus, son organisation se trouve totalement bousculée.


Dans Les Enfants terribles de Cocteau, Paul et Élisabeth sont orphelins de père et perdent leur mère au début du roman. La perte des parents agit-elle différemment d’un autre trauma sur le lien fraternel ?


Le décès du père ou de la mère constitue un évènement très particulier. D’abord, parce qu’il touche aux origines du lien fraternel, lui-même profondément ancré dans le lien avec les parents. Ensuite, parce que si personne ne prend le relais, alors il n’y a plus de représentants parentaux pour réguler les relations entre frères et sœurs. Cette situation peut se révéler dangereuse — c’est le cas dans Les Enfants terribles.


Quand ils se retrouvent orphelins, Paul et Élisabeth ont respectivement 14 et 16 ans. L’adolescence exacerbe-t-elle les traumatismes ?


L’adolescence est un âge hypersensible. C’est notamment une période où l’on développe fortement ses liens à l’extérieur de la famille : le jeune investit des liens amicaux et amoureux qui favorisent son autonomisation psychique. C’est aussi une période de remaniements identitaires très profonds et de découverte de la sexualité. Le traumatisme peut donc voir ses effets décuplés chez les adolescents qui se trouvent déjà en prise avec des conflits psychiques importants et qui les déstabilisent.

La question de l’individuation, c’est-à-dire devenir un individu distinct des autres, me semble très présente dans le roman de Cocteau. On observe une sorte de collage entre le frère et la sœur, un rapproché trop important, doublé d’une domination d’Élisabeth sur Paul. On sent bien que l’intervention parentale manque pour aménager une relation dans laquelle chacun existerait pour soi. Au contraire, dans cette histoire, on constate une indifférenciation identitaire, comme si le frère et la sœur étaient encore fusionnés. Or ce type de situation entrave la possibilité de construire sa propre vie en dehors des liens familiaux initiaux. Tout l’enjeu de l’adolescence, c’est de réussir à se distancer de ses liens originaires sans les rompre.

La relation fusionnelle empêche de construire sa propre vie.

La relation fusionnelle de Paul et Élisabeth est-elle la cause de leur fin tragique ?


Dans une relation de fusion et de confusion identitaire, les tiers n’ont pas leur place. Le processus d’individuation ne peut donc pas avoir lieu. Élisabeth empêche Paul d’avoir des liens extérieurs, et notamment un lien amoureux avec Agathe. Quand Paul le comprend et se suicide, Élisabeth se donne la mort car elle s’est construite en pensant qu’elle ne pouvait pas vivre sans son frère. Au-delà de la fratrie, n’importe quel lien fusionnel se révèle nocif, c’est une situation relationnelle aliénante : dès que l’un cherche à s’émanciper, l’autre se sent en danger. Après un évènement traumatique, la fusion peut endosser une fonction protectrice dans un premier temps. Elle peut notamment aider les enfants à tenir le coup face à la perte des parents. Mais sur le long terme, elle revêt toujours une dimension pathologique.


Comment l’entourage doit-il réagir dans ces situations ?


Il n’y a pas de recette toute faite, il s’agit plutôt d’un accompagnement quotidien de l’enfant puis de l’adolescent pour qu’il trouve sa place en tant que sujet à part entière. L’entourage peut aider en lui reconnaissant cette place, et en l’autorisant à exprimer un point de vue différent de l’autre ou des désirs qui ne sont pas les mêmes, sans que ça représente une menace pour le lien. Dans le roman, on sent qu’il y a en plus un climat vraiment incestuel. Très tôt dans la vie des enfants, les parents doivent clairement énoncer l’interdit du lien amoureux entre frères et sœurs.


En cas de prise en charge clinique du trauma, faut-il intervenir au niveau individuel ou au niveau de la fratrie ?


On a généralement besoin de travailler sur les deux plans. Il faut aider chacun à trouver la bonne distance, à acquérir une certaine liberté pour se construire individuellement. En parallèle, on revient aussi sur l’histoire familiale et fraternelle, les transmissions, les traumatismes, pour comprendre pourquoi la relation s’est élaborée de cette manière. Il faut analyser les mécanismes du rapproché pour aller ensuite vers une forme de liberté et d’individualité.


Propos recueillis par Bruno Cappelle

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