
Écran total
Par Bénédicte Dacquin
Le titre de l’opéra tchèque Věc Makropulos n’est pas simple à traduire : věc, c’est en effet la « chose », devenue en anglais affair, case ou même secret. Le français a opté pour L’Affaire Makropoulos, conservant le mystère de son point fixe insaisissable : Elina Makropoulos. Vedette intemporelle, elle épouse la définition du mythe : représentation idéalisée de l’état de l’humanité. Ce miroir lisse, que tendent aussi les stars du grand écran, est pourtant complexe. Le masque de la perfection, baume aux angoisses de la société, projette également sa part d’ombre.
Le cinema dans la peau
Lorsque, en 1926, Leoš Janáček adapte la récente pièce de Karel Čapek (1922), il se focalise sur son héroïne, Emilia Marty / Elina Makropoulos. Diva vénéneuse à l’ensorcelante beauté, elle renvoie au mythe de l’éternelle séduction. Usant de son charme par intérêt, Emilia incarne une féminité fascinante et sophistiquée. Ce pouvoir comporte un revers sombre. Emilia cache un passé mystérieux et manipule les hommes dont elle brouille l’esprit. Envoûtante créature traversant le temps, elle correspond à l’archétype de la femme fatale, héroïne du film noir : la « vamp », tirée de vampiress.
Mais la pièce originale repose d’abord sur une réflexion philosophique. Précurseur dans le genre de la science-fiction, Karel Čapek questionne très tôt les limites éthiques du progrès technologique. Auteur en 1920 de R.U.R (Rossumovi univerzální roboti), il introduit le mot « robot », inventé par son frère Josef sur la base du tchèque robota : des machines biologiques en révolte contre l’humanité qui les exploite. La Fabrique d’absolu (1922) critique le fanatisme religieux et scientifique : la recherche atomique permet de séparer l’Esprit de la Matière, produisant un carburant révolutionnaire. Mais tel un gaz toxique, l’Absolu fait sombrer l’humanité dans la folie. La Guerre des Salamandres (1936) est publiée en pleine montée du nazisme : des amphibiens géants fondent un pouvoir totalitaire. L’Affaire Makropoulos n’échappe pas à la règle : Čapek considère les notions de progrès et d’éternité en regard de la question morale.
Ses récits futuristes expriment une inquiétude que le cinéma creusera dans les années 1930, puis à l’apogée du genre dans les années 1950, sondant l’angoisse liée à la politique mondiale, la technologie moderne ou la recherche spatiale. L’imaginaire cinématographique associe parfois la double menace de la femme fatale et d’une science incontrôlable. Dès 1927, Metropolis de Fritz Lang peint un monde divisé entre une élite oisive et un peuple exploité. Un savant fou construit une femme androïde idéale afin de mener la révolte chez les ouvriers. Sensuelle, ensorcelante, la machine sème chaos et violence. Premier film inscrit sur le registre international Mémoire du monde de l’UNESCO en 2001, il dit le danger symbolique du pouvoir féminin.
Frankenstein, un mythe qui ne prend pas une ride
Dès l’Antiquité, l’humain exprime une soif d’éternité. Mais la tentation d’égaler les dieux ne reste pas impunie : en dérobant le feu sacré de l’Olympe pour le donner aux mortels, Prométhée provoque son châtiment éternel. Frankenstein, « Prométhée moderne », reproduit ce geste dans sa propre époque. Le savant ramène à la vie une créature putride, tirant son pouvoir non pas du feu mais de l’électricité, emblème de la modernité.
Produit d’une société post-religieuse, la quête d’immortalité a actuellement un nom : le transhumanisme. Pour Stanislas Deprez, philosophe spécialiste de la question, « au Moyen Âge, l’espoir résidait dans la résurrection divine ». Aujourd’hui, « la technologie devient une nouvelle promesse d’éternité ». Le transhumanisme vise ainsi l’abolition de la mort par le recours à la science. Dans La Perspective de l’immortalité (1962), Robert Ettinger théorise la cryogénisation : un procédé de conservation des corps à -196 °C jusqu’à ce que le progrès permette leur résurrection. En 1976, Ettinger fonde l’Institut de cryogénie où son corps sera congelé à sa mort en 2011, rejoignant sa mère et ses deux épouses qui reposent déjà dans l’azote liquide. Proche de la science-fiction, la cryonie flirte parfois avec le genre horrifique : dans les années 1970, la Cryonics Society of California ne put maintenir la température de ses patients et fut poursuivie pour avoir laissé se décomposer neuf cadavres.
L’idéologie moderniste côtoie également le monde du show-business. Une rumeur tenace prétendit, à tort, que Walt Disney avait été cryogénisé à sa mort en 1966, mais le roi de l’animation a été incinéré. Le pape de la contre-culture Timothy Leary, gourou du LSD dans les années 1960, annonça son projet d’être cryogénisé, mais changea finalement d’avis. Le documentaire Timothy Leary’s Death contient un clin d’œil à la fiction futuriste : lors d’une séquence simulée, ses fonctions vitales sont stoppées à des fins de cryoconservation. Sa tête est prélevée et placée dans de la glace. Un making-of final présente la création de cette tête factice. À sa demande, les cendres
de Leary furent envoyées dans l’espace, avec celles, notamment, de Gene Roddenberry, créateur
de Star Trek. Lancée en 1997, la fusée resta en orbite pendant six ans, jusqu’à sa combustion dans
l’atmosphère.
Quand Pygmalion veut la peau des femmes
Si l’héroïne de L’Affaire Makropoulos incarne la monstruosité d’une longévité hors norme, elle est avant tout victime d’une expérience scientifique menée par son père. Sous le mythe de Prométhée perce celui d’un Pygmalion devenu savant fou, créateur inspiré par son modèle et cobaye.
L’artiste démiurge occupe une place de choix au cinéma, dans la tradition du réalisateur façonnant sa muse. Révélée, la vedette reste prisonnière du regard masculin réducteur. Les films eux-mêmes explorent abondamment ce fantasme violent, transposant le mythe dans le champ de la recherche scientifique. Dans La Femme nue et Satan de Victor Trivas (1959), un chirurgien se livre à des greffes expérimentales et souhaite offrir un corps neuf à une nonne au visage angélique, mais atteinte de difformité. Il s’intéresse pour cela à une strip-teaseuse, qui sert aussi de modèle à son amant sculpteur. Un jeu de miroir se forme entre les artistes et leurs inspiratrices. Passé de l’atelier au laboratoire, Pygmalion sculpte son œuvre au bistouri.
Ce type de scénario, comme L’Affaire Makropoulos, pose la question de l’indépendance des femmes. En 2023, la comédie philosophique Poor Things de Yórgos Lánthimos condense une réécriture de Frankenstein et de multiples références à son autrice, Mary Shelley. Un excentrique savant balafré, ancien sujet d’expérience de son propre père, trouve le corps d’une femme enceinte récemment noyée. Il ressuscite la mère en lui greffant le cerveau du fœtus. La créature, femme physiquement adulte de l’âge mental d’un nourrisson, part en quête de savoir. Son éducation passe par l’exploration naïve de son corps et questionne le statut intellectuel des femmes. Les références biographiques émaillent ce film : le médecin Godwin « God » Baxter porte le nom du père de Mary Shelley (l’écrivain politique anarchiste William Godwin). La présence dans un même corps de la mère et de l’enfant superpose deux figures : Mary Shelley et sa propre mère Mary Wollstonecraft, pionnière majeure de la philosophie féministe, morte peu après la naissance de sa fille. Prônant un ordre social égalitaire fondé sur la raison, cette femme de lettres s’engagea à promouvoir l’éducation des filles. Mary Shelley, née Godwin, hérite ainsi de ses parents une autonomie de pensée et un mode de vie scandaleux pour l’époque.
Ce rapport de filiation entre créature et créateur se pose dans L’Affaire Makropoulos. Sur fond de querelle testamentaire, l’opéra raconte l’histoire d’une transmission : celle de la formule de l’élixir. Avec le choix, peut-être, de s’émanciper du poids de l’héritage et de quitter ses oripeaux.