
Danser pour faire communauté
Entretien avec Moritz Ostruschnjak (chorégraphe)
Terminal Beach tire son titre d’un recueil de nouvelles de science-fiction publié en 1964 par l’auteur britannique J. G. Ballard. Pourquoi cette référence ?
Le spectacle a été créé en 2022, sur fond de fin d’épidémie de covid-19. J’avais le sentiment à l’époque que les choses n’allaient pas s’améliorer. C’était l’idée de départ pour ce spectacle… assez pessimiste, pour être honnête ! Mais Terminal Beach de J. G. Ballard m’a surtout inspiré par son titre, que j’aime beaucoup. J’aime l’ambiguïté qu’il transmet : le côté vacances avec la plage (beach) et le terminal qu’on peut rapprocher d’un terminal d’aéroport ou d’un sentiment de finalité. C’est comme si on arrivait à la plage en sortant au terminus d’un train. Il n’y a plus rien après.
Mon sentiment post-covid que les choses n’allaient pas s’améliorer s’est, d’une certaine façon, confirmé par la suite. Nous sommes témoins d’un certain déclin politique et social dans plusieurs pays. Mais on voit aussi émerger davantage de mouvements d’opposition, ce qui redonne espoir.
Le spectacle interroge l’impact des médias sur nos vies au 21e siècle. Depuis sa création en 2022, les progrès technologiques se sont accumulés. Quelle réaction avez-vous face à cette rapide invasion du virtuel dans notre quotidien ?
Honnêtement, je me dis parfois qu’il faudrait tout arrêter, couper complètement internet pour repartir sur des bases saines. Je pense que l’utilisation politique des médias est particulièrement dangereuse. Et maintenant, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, une vidéo sur deux que l’on trouve sur les réseaux sociaux est fausse. J’ai l’impression que les jeunes générations sont de plus en plus conscientes des dangers d’internet. Je pense que nous arrivons à un point de saturation. Certaines personnes prennent même la décision à contre-courant de quitter les réseaux sociaux et de revenir à un téléphone basique sans accès à internet.
La danse est un antidote à l’isolement et à l’individualisation encouragés par le système des réseaux sociaux.
En 2022, vous mentionniez dans une interview les idées du philosophe canadien Marshall McLuhan. Ses travaux sur les dangers des médias ont-ils été une source d’inspiration pour le spectacle ?
Les idées de Marshall McLuhan ont été une grande inspiration pour la conception de Terminal Beach. Dans les années 1960, il écrit : « Nous regardons le présent à travers le rétroviseur. Nous avançons vers l’avenir à reculons ». C’est une idée qui est très actuelle et je pense que ça reflète assez bien ce qui se passe par exemple aux États-Unis en ce moment avec le slogan « Make America Great Again ». On a des exemples, dans l’histoire, de civilisations jugées très développées, mais que la violence et les politiques oppressives internes ont fini par faire disparaître.
J’avais envie de traduire cette idée de Marshall McLuhan en expression physique. J’ai tenté de travailler sur le mouvement à l’envers, comme dans une vidéo qu’on rembobine et où l’on voit le mouvement en marche arrière. Ça donne une qualité étrange à la danse. Les danseurs de la troupe ont choisi des extraits vidéo d’autres chorégraphes, et en regardant ces vidéos à l’envers ils ont appris ces nouvelles chorégraphies qu’on a collées ensemble bout à bout.
Vous créez la chorégraphie avec vos danseurs ?
Oui, bien sûr, c’est comme une sorte de laboratoire. J’arrive avec une idée, une direction ou une méthode et ensuite nous créons tous ensemble la chorégraphie. Cette création collective permet une grande richesse pour le spectacle. Pendant la création, j’essaye d’instaurer une atmosphère très ouverte et libre où personne ne se sent jugé et où les idées les plus folles peuvent éclore. Je travaille souvent avec les mêmes personnes, et la confiance qui s’est installée entre nous permet une créativité très libérée. C’est très important pour moi d’être entouré de ces artistes. Quelqu’un peut être le meilleur chorégraphe, s’il n’a pas des danseurs autour de lui qui partagent le même état d’esprit, ça ne peut pas fonctionner. Daniela Bendini est également une précieuse collaboratrice dans la création chorégraphique depuis plusieurs années. Elle est à la fois un regard extérieur et une partenaire de jeu avec laquelle je peux partager mes idées, dialoguer et créer. Elle m’aide aussi avec les costumes ; j’arrive avec une idée de base, puis elle travaille dessus et déniche la plupart du temps des pièces de seconde main. Je suis entouré de collaborateurs artistiques qui améliorent mes idées par leur créativité et leur expérience.
La création du spectacle est faite de tests, d’essais, de tentatives et d’erreurs parfois. Je vois ça comme la technique de collage du mouvement surréaliste dans les années 1920 : on puise dans différentes inspirations pour créer quelque chose de nouveau.
Dans une autre interview, vous parlez de « dramaturgie Tik Tok » pour Terminal Beach. Qu’entendez- vous par là ?
L’idée était d’utiliser les stratégies des réseaux sociaux et de trouver une expression corporelle pour traduire cette expérience. Ça rejoint la méthode de collage : en une minute, le danseur peut faire 20 styles de danses différents ; ça reflète l’expérience de l’utilisateur d’un réseau social, qui voit défiler devant ses yeux une multitude de contenus sans lien entre eux. De la même façon, les scènes du spectacle s’enchaînent et on ne sait jamais à quoi s’attendre. L’ouverture est très contemporaine, sur une musique de Philip Glass, et soudain, on se retrouve avec des cowboys qui dansent le madison. Tout comme l’expérience des réseaux sociaux, on passe d’une émotion à une autre sans transition. Les jeunes générations ont particulièrement bien compris cet aspect du spectacle — cette imitation de l’algorithme des réseaux sociaux qui capte notre attention et semble savoir mieux que nous-mêmes ce que l’on veut.
Marshall McLuhan disait aussi que « le médium est le message ». La danse en elle-même peut-elle être à son tour le message ?
Oui, je pense que la danse fonctionne très bien avec ce format des réseaux sociaux, mais c’est aussi un antidote d’une certaine façon. Un antidote à l’isolement et à l’individualisation encouragés par le système des réseaux sociaux. Parce que la danse permet de se rassembler, d’être physiquement ensemble, en communauté. C’est assez archaïque comme réaction, mais c’est inscrit dans notre ADN : la danse, le fait de se rassembler, ça nous donne un sentiment d’appartenance à une communauté et ça nous rend heureux. Après la pandémie — où l’on a constaté à quel point ça peut devenir déprimant quand tout s’arrête autour de nous et qu’on ne peut plus se voir — j’ai vraiment compris l’importance de la danse en groupe. Et même de n’importe quelle forme d’engagement physique social.
La fin du spectacle est assez énigmatique. Quelle impression voulez-vous laisser au spectateur ?
À la fin, deux danseurs en armure de chevalier sont couchés au sol, tandis qu’un troisième tourne autour d’eux sur un roller à un pied. Cette image du danseur avec un roller unique me faisait penser aux évolutions technologiques qui proposent des prothèses pour améliorer les conditions de vie. Ici, le roller sur un seul pied est à la fois une amélioration des aptitudes du danseur, mais aussi une entrave. Je le rapproche aussi de l’iconographie du diable parfois représenté sur une jambe. Décrivant, tel un patineur artistique, de belles arabesques autour des deux chevaliers mourants, ce danseur constitue peut-être une apparition poétique de la mort.
Les visages des danseurs peuvent également troubler le public, en passant du sourire presque trop enthousiaste à la grimace. Il y a plusieurs interprétations possibles pour cette fin et ça m’intéresse beaucoup d’avoir les échos des spectateurs sur ce qu’ils ont ressenti.
Ces expressions faciales des danseurs font partie intégrante du spectacle. Comment sont-elles arrivées dans la chorégraphie ?
À vrai dire, elles sont apparues spontanément pendant la création. J’avais cette inspiration des films de science-fiction, lorsqu’un personnage tombe dans un trou sans fond et que son expression change. À différents moments du spectacle, les danseurs courent à reculons et leur expression faciale se transforme à mesure qu’ils s’éloignent. On a beaucoup travaillé sur la tension musculaire du corps et du visage. Ces expressions exagérées créent des sortes de masques. Lors du travail de création, on essaye plusieurs grimaces et on trouve ce qui fonctionne le mieux sur chaque visage.
Pouvez-vous nous dire un mot sur les références
musicales du spectacle ?
C’est vraiment un mélange de plein de choses différentes. Je fais toujours beaucoup de recherches pour la musique, ça peut durer un an voire plus. Au fil de mes découvertes, je mets de côté toutes sortes de musiques qui m’interpellent. Ce n’est pas un travail linéaire et organisé. Il y a une grande diversité de styles musicaux dans le spectacle ; je n’avais pas envie de me restreindre à un seul genre. On retrouve l’ambiance western avec Johnny Cash, le style eurodance avec Gigi D’Agostino, mais il y a aussi Philip Glass, Bach, Verdi, Elvis Presley, etc.
Propos recueillis par Emmanuelle Ophèle-Bonicel
© Franziska Strauss