Quelle est votre histoire avec L’Affaire Makropoulos de Leoš Janáček ?

Avant qu’on ne me parle de ce projet avec l’Opéra de Lille, j’étais pleine d’admiration pour la musique de Janáček. Pourtant, je ne m’étais jamais projetée personnellement dans ses oeuvres. Je viens de Lully, de Charpentier, de Mozart : c’est très loin de Janáček ! Mais quand on m’a proposé L’Affaire Makropoulos, je venais de chanter Babulenka dans Le Joueur de Prokofiev à l’Opéra de Stuttgart – un répertoire déjà très différent de ce à quoi j’étais habituée – et j’avais trouvé ça passionnant. Bien sûr, j’adore la tragédie lyrique baroque française, c’est dans mon ADN, mais essayer quelque chose de nouveau m’attire aussi. Alors je me suis dit : « Pourquoi pas », d’autant que le rôle d’Emilia Marty a une tessiture qui me convient parfaitement. J’ai regardé la partition de plus près, j’ai écouté des enregistrements, j’ai découvert une musique incroyable… et un rôle extrêmement difficile !

Justement, comment vous êtes-vous préparée à cette prise de rôle ?

Récemment, j’ai appris en très peu de temps le rôle de la Maréchale dans Le Chevalier à la rose, c’était déjà énorme. Mais Emilia Marty, c’est un Everest ! Déjà parce que le personnage est très important : Emilia est présente sur scène du début à la fin de l’opéra. Il faut d’abord apprendre et surtout comprendre le texte, ce qui nécessite préalablement d’apprivoiser la langue tchèque. Par ailleurs, la partition présente de nombreuses difficultés sur le plan du solfège, le rythme et la mesure sont particulièrement complexes. Depuis la fin de l’été, je travaille seule chez moi, 5 à 6 heures par jour, avec l’aide ponctuelle d’un coach de langue. Maintenant, il me tarde de commencer les répétitions à Lille, avec l’équipe de mise en scène et les autres chanteurs.

Au cours de votre carrière, vous vous êtes toujours attachée à chanter le bon rôle au bon moment. Quel est le bon moment pour chanter le rôle d’Emilia ?

Autrefois, le public des opéras venait surtout écouter des voix. Désormais, il se déplace pour voir un spectacle avec des acteurs crédibles : les interprètes doivent présenter une adéquation avec leur personnage. Pour cette raison, je ne chante plus Chérubin par exemple. Se sentir prête à aborder Emilia Marty, je pense que c’est avant tout une question de maturité, celle qu’on acquiert avec le temps. On ne peut pas chanter Emilia à 25 ans, ce n’est pas le personnage. Comme d’autres rôles, celui-ci nécessite tout simplement d’avoir vécu des choses. Au fil du temps, ma voix a mûri, mon esprit et mon cœur aussi. J’ai traversé des bonheurs et des épreuves qui m’ont façonnée, et mon instrument se nourrit de tout ça : je suis ma voix, et vice versa.

Quel est votre moteur pour continuer à exercer cet art si exigeant ?

Certains artistes lyriques peuvent s’enfermer dans quelques rôles de prédilection ; moi, ça m’ennuierait. J’ai eu l’opportunité d’interpréter tous les grands rôles mozartiens pendant une dizaine d’années, dans les plus belles maisons ; j’ai chanté la Comtesse dans Les Noces de Figaro et Donna Elvira dans Don Giovanni avec un tas de metteurs en scène différents. J’ai pu en explorer toutes les facettes et c’était passionnant. Mais au bout d’un moment, j’ai eu besoin de m’intéresser à d’autres histoires. En collaborant avec le Palazzetto Bru Zane, j’ai abordé des personnages incroyables de la musique romantique française, qu’on a un peu oubliés. Aujourd’hui, quand j’ai la chance de passer 5 heures par jour avec la Maréchale ou Emilia Marty, je trouve ça formidable. Dans le domaine de l’opéra, on n’a jamais fini d’apprendre. Si ma voix suit, j’ai toujours envie d’aller vers quelque chose de nouveau.

La voix d’un artiste lyrique évolue-t-elle au fil du temps ?

La voix évolue avec le temps, bien sûr, et surtout chez les femmes. Mais il n’y a pas de règles en la matière. Pour les chanteuses, on dit souvent que la grossesse fait gagner en médium et en grave, pourtant, en ce qui me concerne, j’ai gagné beaucoup d’aigu. On ne peut donc pas savoir. Je crois que ce sont essentiellement les rôles que l’on travaille qui font évoluer la voix. Et ce qui est certain, c’est que chanter trop tôt des rôles trop lourds, ça n’est pas prudent. Je pense qu’il faut se fier à son instinct, regarder la partition et se demander si on se voit la chanter ou pas. Pour l’instant, mon instinct ne m’a pas trompée. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre de risques, mais il faut se sentir prêt à faire les choses et ne pas laisser un désir de carrière vous amener à brûler les étapes. Une carrière, ça se construit avec patience, rigueur et prudence. Pour durer, il faut avoir une bonne technique et rester conscient de ce que l’on peut faire.

Dans le domaine du cinéma, on parle souvent de la difficulté de continuer une carrière après 50 ans, notamment chez les actrices. Qu’en est-il à l’opéra ?

Il se passe à l’opéra la même chose qu’au cinéma et que dans toute la société : on ne laisse pas les femmes vieillir. Simplement, on en parle peu parce que l’exposition médiatique est moindre. Mais un chanteur avec de la bedaine peut avoir du charme, tandis qu’une chanteuse doit rester jeune et mince. La petite chance qu’on a, c’est que certains rôles ont été spécifiquement écrits pour des femmes plus âgées et doivent être chantés par des voix plus mûres, mais ils ne sont pas très nombreux – je pense par exemple à des rôles de mère dans l’opéra russe. Cela dit, la question de l’âge touche tout le monde et dans les concours de chant, on n’accepte pas les artistes de plus de 30 ans. Je trouve atroce de laisser penser qu’à 30 ans on est déjà vieux, alors qu’on est à peine construit vocalement. Un instrumentiste peut commencer sa formation et donc sa carrière très tôt. Mais en chant, il faut attendre la mue, donc la voix se construit plus tard. Si on est vieux à 30 ans, je vous laisse imaginer ce qu’il en est à 40 ou 50 ans… Je croise beaucoup de jeunes chanteurs qui, à 30 ans, ne savent pas encore très bien quel répertoire ils doivent présenter parce que leur voix change toujours beaucoup. Et puis on adore mettre des étiquettes sur les artistes lyriques. J’ai aussi souffert de ça autrefois : j’étais cataloguée comme chanteuse baroque, on n’allait pas me faire chanter du Mozart. Mais ça, c’est
encore un autre sujet…


Propos recueillis par Bruno Cappelle