
Trois questions
à Dennis Russell Davies (direction musicale)
Pourquoi faut-il venir voir L’Affaire Makropoulos ?
Dans toutes ses œuvres lyriques, Leoš Janáček raconte l’expérience humaine de manière bouleversante. Cela vient de son rapport unique à la voix : il notait dans de petits carnets les inflexions et les rythmes des conversations qu’il entendait autour de lui. Ces « mélodies de la parole » sont devenues le matériau de ses compositions pour la scène. Dans L’Affaire Makropoulos, il y a aussi ce début saisissant : l’opéra commence par une vaste fresque orchestrale où les thèmes se succèdent continuellement, comme si Janáček voulait condenser les 300 ans d’existence de l’héroïne en seulement six minutes. C’est une page fascinante, qui pour moi garde encore une part de mystère.
Vous avez consacré des décennies à défendre la musique de votre temps. Ces expériences influencent-elles votre manière d’aborder la musique de Janáček ?
Mon expérience avec la musique récente m’aide à trouver des réponses à des compositions de Janáček qui, rythmiquement ou harmoniquement, était souvent en avance sur son temps. Chez lui, chaque voix suit sa propre logique rythmique, difficile à faire entrer dans les cadres occidentaux. Mon rôle est d’offrir un point d’ancrage, pour que chanteurs et musiciens puissent ensuite trouver une liberté naturelle. Mais je reste une sorte d’apprenti face à ce compositeur. Depuis quelques années, j’ai le privilège de diriger l’orchestre qui a grandi avec son œuvre – la Philharmonie de Brno, dans la ville même où Janáček a passé pratiquement toute sa vie.
Le 8 janvier, vous serez au piano pour un concert avec des pièces d’un autre Tchèque. Quel est le lien entre Smetana et Janáček ?
Bedřich Smetana est le porte-drapeau d’une musique nationale tchèque. Pour Janáček aussi, affirmer son identité culturelle est essentiel, d’où son intérêt pour les mélodies populaires. Mais là où Smetana reste ancré dans le romantisme occidental, marqué par Wagner, Janáček, lui, cherche à s’en émanciper. D’où son orchestration si singulière. Contrairement à d’autres, il ne cherche pas à équilibrer le tissu orchestral : il ose juxtaposer des registres extrêmes – un instrument très aigu face à un autre extrêmement grave – en laissant entre eux un vide de plusieurs octaves. Ce choix crée des sonorités inouïes, presque archaïques, qui confèrent à sa musique une force unique.
Propos recueillis par Miron Hakenbeck