Sulfureuse danseuse de cabaret, figure de l’avant-garde et de la contre-culture, Anita Berber marque de son empreinte la scène berlinoise sous la République de Weimar. Incarnation d’un art transgressif, érotique et explorant la fluidité du genre, elle subit ensuite la censure et l’effacement de l’Histoire par le régime nazi. Dans Androgynous. Portrait of a Naked Dancer, la metteuse en scène Lola Arias et la performeuse River Roux dévoilent la vie d’Anita Berber — une vie comme œuvre d’art totale.

Danseuse et scandaleuse

Née en 1899 d’un père violoniste et d’une mère chanteuse de cabaret, Anita vit une enfance tumultueuse entre effervescence artistique et conflit entre ses parents. Elle sera finalement confiée à sa grand-mère. Inscrite dans une école de danse qui enseigne la méthode de Jacques Dalcroze, elle bénéficie de cette nouvelle pédagogie fondée sur la musicalité du mouvement. Anita y découvre le pouvoir de la danse comme moyen d’expression artistique. Alors que la guerre éclate, elle suit des cours de théâtre, de danse moderne et de pantomime et se produit dans les cabarets berlinois dès 1915. Ses performances sont déjà remarquées pour leur audace, leur humour et leur provocation. Anita Berber danse sur la musique de compositeurs contemporains comme Debussy, Delibes, Saint-Saëns ou Strauss. Elle devient une mannequin convoitée des magazines féminins et des ateliers photographiques, et fait son entrée dans le monde du cinéma.


En 1918, Anita effectue sa première tournée à l’étranger, pendant laquelle elle expérimente ses premières danses publiques entièrement nue. Alors menacée de sanction pénale pour cette nudité, elle répond, non sans audace, en revêtant un voile transparent lors de ses performances.


À Berlin, elle se distingue par son apparence excentrique : on la croise dans les rues de la capitale vêtue de tenues extravagantes, portant un singe sur l’épaule, parfois habillée en homme à une période où cela n’est pas admis. La mode « à la Berber » est née : cheveux teints en rouge, lèvres maquillées d’un grand cœur noir, smoking et monocle sont de rigueur. Sa bisexualité affirmée et son rejet des normes de genre traditionnelles alimentent la presse à scandale qui documente sa brève liaison avec Marlene Dietrich. Anita Berber, sexuellement libre et revendiquant être « mauvaise fille » se met en ménage avec Susi Wanowsky, qui devient sa productrice. Le couple entame un triolisme lesbien avec la danseuse Celly de Rheidt. Elles organisent toutes les trois des soirées festives permettant aux lesbiennes de se retrouver à l’insu de la police. Surnommée « la reine des neiges » pour sa consommation extrême de cocaïne, elle incarne l’excès par son usage public d’éther, d’opium, de morphine, de chloroforme et de cognac.


En 1922, elle rencontre Sebastian Droste, qui devient son partenaire sur scène et dans la vie. Ensemble, ils dansent sur des sujets tels que la maladie, le handicap, la famine, l’esclavage ou la mort. Inséparables et complémentaires, ils publient le recueil de photographies, poèmes et dessins Danses du vice, de l’horreur et de l’extase.

© Alexander Binder

Une chorégraphe novatrice

L’art d’Anita Berber s’inscrit dans l’esthétique expressionniste et contribue à révolutionner le langage artistique de la danse. Les artistes expressionnistes brisent les codes du réalisme et révèlent leur vision subjective, empreinte d’un climat d’angoisse, de peur et de violence, témoin du contexte politique et historique de leur temps. Anita Berber recherche cette intensité dans l’expression de ses émotions, des conflits intérieurs et extérieurs qui la traversent et qu’elle exprime avec son corps. Par l’improvisation, la contorsion et les dissonances du corps, elle pousse à l’extrême l’expression de douleur et de tension en jouant avec les limites de l’acceptable, mais aussi en mettant en lumière l’univers des marginaux, des cabossés, des personnes hors norme. Cette expression parfois démesurée, agressive, virulente, provoque la réaction des esprits étriqués, conservateurs ou moralistes.


Anita Berber utilise la scène comme moyen de rendre poreuses les frontières entre érotisme, provocation et avant-garde artistique. Elle place son corps au centre de son travail esthétique, comme emblème de sa contestation des normes morales, sociales et sexuelles. Par le choix du travestissement, de la nudité et du maquillage, Elle s’émancipe des contraintes bourgeoises qui conditionnent et étouffent l’expression corporelle.

© Alexander Binder

Faire de sa vie une œuvre d’art

Les choix esthétiques d’Anita Berber ne peuvent pas être compris indépendamment de ses choix de vie sulfureux : Anita fait de sa vie une œuvre d’art et incarne donc le Gesamtkunstwerk (l’oeuvre d’art totale). La philosophe Véronique Bergen exprime combien les performances d’Anita Berber montrent la fine limite entre « l’horreur et l’extase, l’obscène et le sublime, la luxure et la sainteté noire ». Sa vie devient performance, son corps devient laboratoire, sa personne et son masque ne font plus qu’un. Coqueluche de son public et des critiques, terreur de la bourgeoisie et de la police, Anita incarne un art engagé et excentrique, symbole d’avant-garde et de contre-culture.


Parmi une douzaine d’apparitions au cinéma, elle joue notamment dans le film muet Différent des autres réalisé par Richard Oswald, considéré comme la première représentation positive de l’homosexualité au cinéma. La vie et l’œuvre d’Anita Berber inspirent aussi le peintre allemand Otto Dix. Otto et son épouse Martha connaissent bien Anita, par ses performances mais aussi personnellement. Otto Dix la représente en 1925 dans un portrait où elle apparaît prématurément vieillie (elle a alors 26 ans), vêtue d’une robe rouge moulante, posant la main sur la hanche. Martha désapprouve cette œuvre, jugeant qu’elle ne représente en rien la sulfureuse artiste.

© Otto Dix / Adagp, Paris, 2026

Censurée puis réhabilitée

Après sa mort, Anita sombre dans l’oubli pendant des dizaines d’années. Son travail, comme celui de ses amis, fera partie de ce que le régime nazi qualifiera d’« art dégénéré », qui contribuerait à l’effondrement moral et économique de l’Allemagne. Son travail subira la damnatio memoriae nazie, censure extrême et strictement appliquée au cas d’Anita Berber. Le film Différent des autres sera également interdit, tout comme le célèbre portrait par Otto Dix.


Il faudra attendre des temps plus pacifiés pour redécouvrir Anita Berber. Plusieurs biographies publiées dans les années 1980 contribuent à remettre un coup de projecteur sur l’histoire de la danseuse, symbole d’une époque de révolte artistique, politique et sociale. On garde aujourd’hui le souvenir d’une artiste excentrique qui a su affirmer sa liberté dans un monde sexiste et violent, par sa créativité, son intensité artistique et son audace. Icône de la danse, elle est sans doute — avec Adorée Villany et Mata Hari — la première performeuse de la scène nue.


Dans Androgynous, Lola Arias et la performeuse River Roux explorent la danse comme espace de contestation et de contre-culture. La figure d’Anita Berber les conduit à questionner les possibilités d’existence et de postérité de leur art. En convoquant l’histoire d’Anita Berber, les trois performeurs sur scène nous donnent à voir le dialogue entre artistes du passé et du présent, réunis par une même soif de transgression et de résistance face à la violence du monde qui les entoure.

© Ute Langkafel