
Alcina, amours plurielles
Par Bénédicte Dacquin
Le seul nom d’Alcina évoque un modèle antique : Circé, magicienne insulaire, experte en métamorphoses. Dans l’Odyssée, par son chant, elle séduit Ulysse et ses compagnons avant de les transformer en cochons. Comme Circé, Alcina vit entourée de ses victimes, navigateurs charmés, devenus bêtes sauvages. Comme Circé, elle freine l’entreprise de héros conquérants, successivement privés de leur raison et de leur humanité. Émissaires d’une civilisation, les hommes sont neutralisés par une puissance féminine nécessairement dangereuse, qui les renvoie à l’état animal.
Le péril infidèle
« Toi seul ici ignores que ces forêts renferment mille amants malheureux changés en ondes, en froids rochers, en fauves. »
(Alcina, acte I, scène 8)
La définition d’une humanité distincte du règne animal est au centre de l’histoire d’Alcina, dompteuse d’hommes comme son ancêtre homérique. Alcina n’est d’ailleurs pas la seule héritière de Circé. Armide, autre héroïne fameuse, répond aux mêmes critères et imprègne, elle aussi, la période baroque. À près de 50 ans d’écart, les opéras Armide de Lully (1686) et Alcina de Händel (1735) puisent à des sources littéraires très proches. Händel emprunte son sujet à Orlando furioso (Roland furieux), poème épique de l’Arioste achevé en 1532. Lully tire le sien de La Jérusalem délivrée du Tasse, datée de 1580. Ces deux textes italiens, emblématiques du roman chevaleresque en vogue au 16e siècle, s’inspirent eux-mêmes des chansons de geste médiévales, relatant les exploits fantasmés de héros du passé.
Les enjeux sont similaires : Orlando furioso a pour contexte la guerre entre Charlemagne et les Sarrasins ; La Jérusalem délivrée évoque les combats opposant chrétiens et musulmans durant la première croisade. La conquête religieuse est cruciale : chez le Tasse, les chevaliers chrétiens libèrent la Ville sainte assiégée, tandis que l’Arioste associe conversion religieuse et union amoureuse. Le Sarrasin Ruggiero se christianise au contact de Bradamante. Dans les deux cas, il s’agit de faire plier les « infidèles », par la guerre ou la conversion. C’est que « foi » et « fidélité » ont pour même origine le latin fides. La foi promise dans l’amour coïncide avec la foi chrétienne, la fidélité conjugale participant d’un idéal de civilisation.
Or, comme Armide, Alcina envoûte de nombreux amants. Son charme, porteur d’oubli, détourne Ruggiero du droit chemin : l’engagement unique et sacré, conjugal et religieux. « Voici l’infidèle », s’écrie Bradamante en apercevant Ruggiero aux côtés d’Alcina. Elle désigne ainsi l’adultère et le mécréant, dégradé dans son humanité par des moeurs décadentes. Alcina, sorcière aux amours profanes et multiples, image d’une nature indisciplinée dont il faut combattre l’influence, menace les fondements d’une société.
Le célibat du homard
En 2015, le film The Lobster de Yórgos Lánthimos peint un monde dystopique : dans une société érigeant le couple en modèle obligatoire, l’amour suit un code idéologique strict. L’état contrôle le statut conjugal de ses individus : toute personne célibataire se voit exclue de la communauté et condamnée à rejoindre un camp de redressement aux allures d’hôtel, où elle a 45 jours pour retrouver l’âme sœur. Quiconque échoue est transformé en animal. Quelques insurgés se cachent dans la forêt voisine, où sont organisées des chasses aux célibataires. Sur le curseur amoureux, ce n’est plus la polygamie qui est criminalisée mais son pôle opposé : le célibat. C’est qu’un trait majeur de civilisation se réalise à travers le couple. S’y soustraire entraîne un retour à l’état primitif d’animal errant dans la nature sauvage.
Armide © The Trustees of the British MuseumUn Nouveau Monde amoureux
« – Seigneur, toi sans épée, sans écu ?
– Je suis serviteur de l’Amour, qui va sans armes et nu.
– Ne te souviens-tu pas de ton ancienne gloire ? »
(Alcina, acte I, scène 4)
Ruggiero, explorateur et chevalier converti, est retenu captif d’une femme volage. Au contact d’Alcina, il devient oisif et infidèle. Cette régression constitue, en soi, une première transformation : avant même d’être changé en animal, le héros oublie ses serments, délaissant l’action guerrière et le voyage entrepris. Cela n’a rien d’anodin. À l’époque de l’Arioste, l’Europe est en plein processus d’expansion. La volonté de répandre le christianisme et d’ouvrir de nouvelles voies commerciales culmine aux 15e et 16e siècles. Les grandes expéditions maritimes permettent aux puissances européennes de cartographier le monde. Cet « âge des découvertes » mènera à la constitution des empires coloniaux, par la domination de territoires assujettis. L’Occident conquérant prend ainsi possession des terres abordées.
Ce rapport territorial à l’échelle mondiale trouve son pendant dans la sphère domestique. En amour, l’union sacrée reposerait sur un acte de propriété analogue à la conquête du nouveau monde. Sensibles aux mécanismes d’aliénation, les critiques sociales les plus radicales dénoncent, dès le 19e siècle, le modèle monogame — imposé surtout aux femmes afin de transmettre l’héritage paternel aux enfants légitimes. Pour le philosophe Charles Fourier, défenseur d’une utopie sociale et précurseur du féminisme, le mariage est un outil de contrôle pernicieux, favorisant l’asservissement de l’épouse. Il note que « les progrès sociaux s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté », initie le développement de crèches et… défend l’amour multiple — à ses yeux facteur de solidarité entre individus. Dans Le Nouveau Monde amoureux (allusion aux grandes explorations), il appelle ainsi à innover en « jouissance amoureuse ».
Sexocide des sorcières
Figures de l’inconstance amoureuse, Alcina et Morgana règnent sur une île sauvage, pareille à un luxuriant jardin. Femmes libres, les deux sœurs sont aussi sorcières. L’œuvre pionnière de Françoise d’Eaubonne, centrée sur les mécanismes de domination sociale, trace un pont entre le monde de l’art (Histoire de l’art et lutte des sexes, 1975) et la chasse aux sorcières. Devancière de Mona Chollet, la femme de lettres analyse, dans Le Sexocide des sorcières (1999), la frénésie misogyne qui souleva l’Europe chrétienne du 15e au 17e siècle, visant à réduire et domestiquer les pouvoirs féminins, réels ou supposés. En 1974, Françoise d’Eaubonne créait déjà la notion d’écoféminisme dans Le Féminisme ou la mort. Adaptant le concept de lutte des classes à une pensée féministe novatrice, elle postulait que le pouvoir patriarcal s’exerce à la fois « sur le ventre des femmes et les ressources naturelles ». Questionnant les perspectives de l’humanité, elle appelait de ses vœux un nouvel humanisme permettant « la gestion égalitaire d’un monde à renaître ».
La Sorcière, Max Ernst, 1941© Princeton University Art Museum / Scala / Adagp, Paris, 2026Libérer le corps-territoire
« La jalousie t’anime ; mais je n’ai plus de sentiment pour toi
Je suis libre et ne t’en demande pas pardon. »
(Alcina, acte II, scène 9)
Morgana, sœur d’Alcina, expose à plusieurs reprises le flux changeant de ses passions. À Oronte, elle déclare : « Aimer et désaimer, tel est mon désir. » Son inconstance porte au blâme. Pourtant, la jeune femme n’exprime que le mouvement naturel de son cœur. Si la remise en cause du schéma monogame est perçue comme une alternative moderne, elle questionne la nature même du sentiment amoureux.
Dès 1908, la pacifiste libertaire Madeleine Vernet condamne, avec L’Amour libre, tout contrat restrictif : « Pour qu’il conserve sa beauté et sa dignité, l’amour doit être libre. » Il conviendrait de remplacer la jalousie par la compersion — c’est-à-dire la joie procurée par l’épanouissement de l’autre. Dans Aimer sans posséder, Sabine Valens distingue la « monogamie de fait », qui naît spontanément dans le couple, de la « monogamie de principe », construction sociale et source de pression morale. L’autrice interroge une exclusivité présentée comme « naturelle » et rappelle, études anthropologiques à l’appui, que l’Homo sapiens est au contraire « naturellement porté sur une sexualité multiple ».
Au Brésil, « c’est la monogamie qui est historiquement récente », note Geni Nuñez dans son ouvrage Décoloniser les affects. La psychologue et poétesse souligne que la « monoculture des affects » fut imposée à partir du 16e siècle par les missionnaires chrétiens aux peuples originaires, chez qui les relations entre hommes et femmes ne se cristallisaient pas en propriété. L’invasion européenne bannit la polygamie (notion recouvrant les amours multiples, simultanées ou successives dans le temps). Cette exclusivité éternelle traduit pour l’autrice un rapport verrouillé au monde et à la terre — rapport instauré de force, au Brésil comme ailleurs. « En langue guarani, écrit-elle, au lieu de dire que nous possédons quelque chose, nous disons que nous sommes en sa compagnie. Cette idée de propriété, si présente dans la société dominante, ne fait pas partie de nos perspectives autochtones. Bien vivre, c’est vivre sans possession. » Cet accaparement de l’autre épouserait une « notion coloniale d’exploitation de la terre, des rivières et des forêts ». Étiolant les liens de l’humain à son environnement, la norme impérialiste, résume-t-elle, « opère dans l’exploitation de notre corps-territoire. »
Nature de la chair
Représentantes du Brésil à la Biennale de Venise 2026, les artistes Adriana Varejão et Rosana Paulino abordent l’héritage colonial dans une approche où la mémoire passe par le corps. Guettant le mécanisme historique derrière les références esthétiques, Adriana Varejão convoque l’exubérance baroque des 16e et 17e siècles. Sous le raffinement d’ornements délicats, propre aux siècles des grandes conquêtes occidentales, la chair blessée affleure : celle de l’écrasement culturel et de l’esclavagisme reliant l’Afrique au Brésil. Rosana Paulino interroge, quant à elle, les représentations du corps de la femme noire et convoque tout un réservoir visuel issu de traités scientifiques, conçus du point de vue de l’Europe coloniale, mêlant les notions de race, de genre et de biologie. En retour, l’artiste associe la femme aux plantes afro-brésiliennes inconnues de l’Occident, déployant la complexité d’une identité profonde, insoupçonnée.
Dame des plantes, Rosana Paulino, 2019En amour, il n’existe pas de modèle universel
Le regard d’Aurélie Vanhée, psychologue et sexologue spécialisée en addictologie
« Exclusivité amoureuse et polyamour sont deux modèles relationnels dont aucun n’est plus ″évolué″ que l’autre. La monogamie, où l’intimité affective et sexuelle est réservée à un seul partenaire, fonctionne quand le besoin d’attachement est central, mais peut se heurter à la routine ou à la baisse de désir. Le polyamour — qui n’est pas infidélité mais possibilité de liens amoureux multiples avec le consentement de tous — implique une excellente communication et la gestion d’émotions complexes. Plutôt que de choisir un ″camp″, il faut être attentif à l’équilibre de chacun et clarifier les attentes. Veut-on l’exclusivité par désir ou sécurité ? Choisit-on le polyamour par conviction ou insatisfaction ? Les partenaires partagent-ils la même vision ? Ces facteurs sont plus déterminants que le modèle adopté. »
Aurélie Vanhée