
Comme un « sandwich Schönberg »
Par Barbara Eckle
La compositrice Patricia Alessandrini ne cesse d’interroger ce dont la musique est faite : sons, mélodies, harmonies, mais aussi résonances, interprétations, couleurs, bruits parasites — bref, tout ce qui ne peut être fixé sur une partition. Son objectif, ambitieux, est de « saisir l’insaisissable et d’écrire ce qui ne peut être noté ». Plutôt que d’inventer un matériau musical au sens classique, elle travaille souvent à partir d’enregistrements d’œuvres d’autres compositeurs, pour la plupart disparus. Elle en retranche ce qui rend une pièce reconnaissable : les sons, les mélodies, les harmonies. Ne subsistent alors que des composantes fugitives et marginales : timbre, aura, expressivité, traces corporelles de l’interprétation. À l’aide de programmes informatiques avancés, parfois développés par elle-même, elle analyse ces éléments, les traduit en données et en fait le point de départ de nouvelles compositions.
Cette démarche est étroitement liée à l’aversion de Patricia Alessandrini pour les classifications stylistiques. Dès ses études, elle ressent la pression d’avoir à se conformer à une certaine école de composition. « Le style est violence — et je ne suis pas une personne violente » : dans cette phrase de l’artiste Gerhard Richter, elle reconnaît son propre malaise face aux catégories stylistiques. Ce qui devient alors décisif pour elle, ce n’est plus le matériau lui-même, mais « la manière dont [elle] le filtr[e] à travers [elle]-même pour en faire un processus de composition ».
Forklaret Nat, composé en 2012 pour quatuor à cordes, procède de cette même pensée. Alessandrini y interroge la domination stylistique de l’expressionnisme fin-de-siècle et de la Seconde École de Vienne. Le titre, d’abord étrange, devient compréhensible dès lors qu’on sait qu’elle travaille à partir de La Nuit transfigurée de Schönberg. Elle a cherché dans une autre langue une sonorité proche du titre original allemand, Verklärte Nacht, et trouvé en danois Forklaret Nat — qui signifie pourtant, littéralement, « nuit expliquée ». Ce processus de traduction absurde produit une dissociation vis-à-vis des mots et représente métaphoriquement ce qu’Alessandrini recherche dans la musique : une prise de distance à l’égard des porteurs de sens codifiés. La « nuit expliquée » explore ainsi comment un style devient dominant — et comment l’on peut s’y soustraire.
Dans le poème de Richard Dehmel, point de départ de Schönberg pour sa composition, une femme avoue à son amant qu’elle est enceinte d’un autre homme, parce qu’elle voulait faire l’expérience de sa propre sensualité. L’homme la libère de ce poids : par son amour, l’enfant à naître deviendra aussi son enfant. Cette transfiguration, au centre de l’œuvre, divise la figure féminine entre un avant et un après, entre culpabilité et absolution.
Alessandrini réunit ces deux parties : elle coupe la pièce de Schönberg en deux, inverse la seconde moitié et la replie sur la première — « comme un sandwich Schönberg ». Ainsi, la transfiguration n’est plus au milieu, mais à la fin ; l’avant et l’après se superposent. Des contraires normalement incompatibles se rencontrent, comme un ré majeur et un ré mineur simultanément. Le résultat paraît presque comique ; la gravité signifiante de l’original disparaît. C’est là que réside la politique subtile d’Alessandrini : elle aiguise la perception et ouvre d’autres perspectives — non pas au centre des choses, mais à leurs marges.