
De l’ombre à la lumière…
Par Emmanuelle Ophèle-Bonicel
Dans le poème épique de l’Arioste écrit au 16e siècle et qui a inspiré, deux siècles plus tard, l’opéra de Händel, Alcina est une femme dangereuse. Le compositeur adoucit cette dimension maléfique en rendant le personnage émouvant. Aujourd’hui, la metteuse en scène Ewelina Marciniak apporte un regard émancipateur sur cette femme hors norme. Cette réhabilitation d’une puissante magicienne nous inspire un voyage à travers l’histoire de l’art, pour observer l’évolution du regard porté sur les femmes libres — et en particulier celles qu’on appelle « sorcières ».
Médée, victime ou meurtrière ?
On retrouve dans l’histoire d’Alcina l’ombre des magiciennes de la mythologie grecque. À l’image enjôleuse de l’enchanteresse Circée, s’oppose l’image maléfique de Médée qui présente les premiers signes de ce qu’on nommera « sorcière ». L’histoire de Médée porte en elle un double sujet sur le statut de la femme et celui de l’étranger. Deux figures liées par la peur qu’elles inspirent…
Sous l’influence d’Aphrodite, Médée tombe amoureuse de Jason, et de cet amour découlent tous les crimes attribués à Médée. Pour lui, elle trahit son père, abandonne son pays et tue son frère. Alors quand Jason l’abandonne pour se marier avec Glaucé, la colère de Médée est sans égale : elle empoisonne Glaucé et, dans la tragédie grecque d’Euripide (430 av. J.-C.), elle tue les enfants qu’elle a eus avec Jason. Dans son roman de 1996, Christa Wolf décharge Médée de ces meurtres en se référant à des versions antérieures du mythe.
Médée tuant son fils, sur une amphore datée de 240-330 av. J.-C. © GrandPalaisRmn, musée du Louvre / Maurice et Pierre ChuzevilleMorgane, l’amoureuse malheureuse
Dans l’opéra de Händel, Alcina vit sur une île avec sa sœur Morgana. Ce nom n’est pas sans rappeler la célèbre magicienne du mythe arthurien, Morgane. Elle incarne un pouvoir féminin inquiétant et ambivalent. Dans le cycle anonyme Lancelot-Graal du 13e siècle, Morgane est amoureuse du chevalier Guiomart, neveu de la reine Guenièvre. Cette dernière incite le jeune homme à repousser Morgane, jugée inappropriée.
Un jour, dans la forêt de Brocéliande, Morgane surprend Guiomart dans les bras d’une autre demoiselle. Folle de jalousie, Morgane ensorcelle les lieux afin d’y emprisonner son ancienne flamme, ainsi que tous les hommes infidèles à leur serment d’amour qui passeraient par là. Dix-sept ans plus tard, Lancelot libère les 253 chevaliers infidèles qui étaient enfermés dans ce lieu appelé le Val sans Retour.
Morgane surprend les amants, Lancelot Graal, manuscrit copié en 1480 © BnFLa création d’un fantasme
À la fin du Moyen Âge, un climat de peur et d’incertitude règne en Europe. Dans cette époque de crises sanitaires, sociales et religieuses, si tout va mal, c’est parce que le péché domine. Une ère de sanction et de répression s’ouvre. La société a besoin d’un bouc émissaire — la femme, associée au péché originel, est tout naturellement désignée, surtout quand elle vit seule, en marge de la communauté. Le Marteau des sorcières, publié en 1486, reflète l’angoisse qui saisit les hommes de ce temps. Ce traité de démonologie guide les chasses aux sorcières : comment les reconnaître, les capturer, les éliminer. Sous la torture et en espérant échapper au bûcher, les personnes accusées acquiescent à toutes les questions des juges dont l’imaginaire est nourri de peurs, de rumeurs et de superstitions. Le fantasme de la sorcière s’installe et s’étend sur plusieurs siècles. Dans ce contexte, Pieter Bruegel l’Ancien représente la sorcière telle qu’on la connaît aujourd’hui.
À la Renaissance, l’Église s’immisce dans la vie de chacun et la population est vigilante aux moindres écarts à la norme. Les femmes constituent une menace lorsqu’elles ne sont pas sous l’influence d’un père ou d’un mari, car elles échappent au contrôle des hommes. L’obsession de l’Église, puis des esprits scientifiques des Lumières, était de dominer les instincts naturels. Les femmes émotives étaient associées à l’irrationalité et, une chose en entraînant une autre, elles ont été jugées hystériques et sorcières. L’hystérie étant perçue comme une maladie féminine liée à un appétit sexuel démesuré, les femmes jugées hystériques et sorcières étaient souvent représentées nues.
La Sorcière, Albrecht Dürer, 1500 © Paris musée / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de ParisLa femme fatale
Cette période cruelle laisse une cicatrice dans l’histoire européenne, et l’imaginaire des sorcières continue à se répandre. Des manuels d’étiquette dictant le comportement des femmes sont publiés par centaines au 19e siècle. Cet idéal féminin est menacé par l’apparition des premiers mouvements féministes. Parallèlement, l’idée que la gent féminine constitue une force disruptive revient régulièrement dans l’art, notamment chez les peintres préraphaélites*. Objet du désir masculin bourgeois, la femme fatale, séduisante et dangereusement puissante, est le reflet des inquiétudes sociales concernant l’indépendance — notamment sexuelle — grandissante des femmes.
Ces représentations picturales présentent un être déviant, qui utilise sa beauté pour piéger ses victimes masculines. John Collier aborde ce thème avec Circé dont la puissance latente transparaît dans l’attitude des hommes transformés en animaux sauvages sous son emprise.
* Mouvement fondé à Londres en 1848, qui remet au goût du jour les peintres italiens du 15e siècle.
Circé, John Collier, 1885© Historical image collection by Bildagentur-online / AlamyUn regard féminin
Engagée dans la lutte pour les droits des femmes, Evelyn de Morgan, une peintre préraphaélite, propose des représentations de sorcières très différentes de celles de ses contemporains masculins. Elle revisite les mythes antiques et renverse le schéma traditionnel en présentant la femme non plus comme « objet » peint mais comme sujet à part entière.
La Médée ci-contre est soigneusement habillée (pour changer) — elle n’est pas là pour satisfaire le regard masculin. Elle se tient dans un intérieur somptueusement décoré, contemplant tristement son destin tragique. La femme qu’Evelyn de Morgan choisit de peindre n’est pas une sorcière sauvage et infanticide, mais une femme trompée qui conserve sa dignité, dont les pouvoirs magiques auraient dû inspirer le respect et non le dédain cruel de l’infidèle Jason.
Médée, Evelyn De Morgan, 1889 © Image courtesy of Williamson Art Gallery and Museum, Wirral Museums ServiceLa sorcière réhabilitée
Nous l’avons compris, la sorcellerie a toujours été considérée comme une affaire de femmes. Les termes « misogynie » et « patriarcat » sont anachroniques avec l’époque des chasses aux sorcières de la Renaissance, pourtant, plusieurs études féministes contemporaines comprennent la chasse aux sorcières comme une « chasse aux femmes ». En 1893, Matilda Joslyn Gage expliquait déjà dans son essai Woman, Church and State (Femme, Église et État) que si « au lieu de ’sorcières’, on choisit de lire ’femmes’, on gagne une meilleure compréhension des cruautés infligées par l’Église à cette portion de l’humanité. » Condamnée pour son indépendance, la sorcière devient un symbole et un modèle d’émancipation féminine.
En 1968, aux États-Unis, le mouvement Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (Conspiration féministe internationale de l’enfer, ou W.I.T.C.H.) se rassemble le jour d’Halloween. Armées de chaudrons et vêtues de chapeaux pointus, ces militantes récupèrent avec humour les stigmates entourant la sorcière pour jeter un sort sur la bourse de New York. Dans cette lignée, plusieurs collectifs militants féministes, anticapitalistes et antifascistes émergent en Amérique et en Europe, s’emparent de la figure de la sorcière et revendiquent la liberté et l’indépendance qu’elle incarne.
À travers leurs écrits, des autrices comme Silvia Federici, Starhawk, Maryse Condé ou Mona Chollet font entendre les voix des sorcières invisibilisées par l’Histoire. Ewelina Marciniak s’inscrit dans la lignée de ces artistes féminines. Dans sa mise en scène, elle nous invite à explorer le royaume d’Alcina, une femme libre qui a décidé de vivre selon ses propres règles.
Premier rassemblement W.I.T.C.H., 1968