
Quand la musique soigne
Entretien avec Andréa Schindler (musicothérapeute)
Dans La Flûte enchantée, Mozart célèbre le pouvoir de la musique : elle « transforme les passions des hommes » et par elle « l’homme triste devient heureux ». Les bienfaits de la musique sont également au cœur de votre métier. En quoi consiste précisément la musicothérapie ?
La musicothérapie consiste à utiliser la musique dans un but thérapeutique afin de rétablir, maintenir ou améliorer la santé mentale, physique et émotionnelle d’une personne. Elle résulte de l’interaction entre le patient, la musique et le thérapeute. Cette pratique d’aide et de soin permet d’améliorer les difficultés d’expression, de communication et de relation. La musicothérapie rend le patient acteur de son mieux-être en s’appuyant sur ses ressources créatives. Aucune connaissance ou pratique musicale n’est requise pour une prise en charge. Chacun a une expérience propre de la musique, et ceci depuis sa vie in utero. C’est à partir de cette histoire musicale personnelle que le thérapeute va travailler. Les musiques actuelles ou populaires ont donc leur place en musicothérapie, au même titre que la musique dite savante.
Dans l’Antiquité, la musique était perçue comme une force capable d’influencer l’âme humaine.
Depuis quand cette discipline existe-t-elle ?
Les origines de la musicothérapie remontent à la Haute Antiquité, mais c’est au cours de la seconde partie du 20e siècle que la discipline se développe et se structure véritablement — la Fédération française des musicothérapeutes existe depuis 2003. L’utilisation de la musique à des fins curatives et thérapeutiques existe dans toutes les sociétés. Les textes sacrés de différentes religions révèlent l’importance du sonore et de ses effets. Pour Platon et Aristote, au 4e siècle avant notre ère, la musique était perçue comme une force capable d’influencer l’âme humaine. Platon la recommandait contre les frayeurs et angoisses phobiques, tandis qu’Aristote attribuait l’effet bénéfique de la musique à son pouvoir cathartique. Le philosophe grec Démocrite pensait quant à lui que le son de la flûte était d’un grand secours, notamment contre la peste.
Comment êtes-vous devenue musicothérapeute ?
J’ai grandi dans une famille où la musique occupait une place importante. À l’âge de 8 ans, j’ai pris mes premiers cours de piano classique. Tout de suite, je me suis sentie à ma place. Pouvoir m’exprimer autrement que par les mots, c’était un vrai cadeau. Plus tard, à l’adolescence, j’ai commencé à composer, souvent dans des moments où je me sentais assaillie par les émotions. C’était ma manière de les traverser. J’écoutais aussi beaucoup de musique. Je crois que c’est à cette période que j’ai pris conscience de sa force d’expressivité, de sa capacité à dire l’indicible, à sublimer le réel. Lorsque, jeune adulte, j’ai découvert la musicothérapie en tant que profession, ce fut une évidence. Cela venait confirmer ce que je ressentais depuis toujours : la musique peut aider, soutenir, et pas uniquement les personnes qui ont une formation musicale et jouent d’un instrument. Après une école privée — l’Atelier de Musicothérapie de Bordeaux —, j’ai intégré l’université Sorbonne-Paris-Cité où j’ai obtenu un master de musicothérapie en 2015.
La musicothérapie est notamment indiquée en cas de stress, de troubles psychiques, ou pour une prise en charge palliative.
Existe-t-il différentes formes de musicothérapie ?
Il existe en effet plusieurs techniques. La musicothérapie active se base sur l’utilisation d’instruments de musique. Elle offre au patient la possibilité d’exprimer des émotions et de communiquer par le biais de la musique, mais également de développer sa créativité au travers d’instruments rythmiques ou mélodiques, vocalement et corporellement. La musicothérapie réceptive propose, au sein d’une relation thérapeutique, des dispositifs fondés sur l’écoute musicale, faisant appel à une association libre et une élaboration psychique. La détente psychomusicale est quant à elle basée sur l’utilisation de la musique dans un but de détente physique et psychique. Enfin, la neuromusicothérapie a été développée pour les personnes souffrant de troubles cognitifs, sensoriels ou moteurs, d’origine neurologique. Il s’agit d’un modèle de rééducation par la musique particulièrement efficace dans la prise en charge des AVC et des traumatismes crâniens, par exemple.
À quel public s’adresse la musicothérapie ?
La musicothérapie s’adresse à des publics très variés et peut concerner tous les âges de la vie. J’exerce depuis plus de 10 ans et j’ai eu l’occasion de travailler avec un public très large, notamment grâce à la collaboration avec de nombreuses institutions de la métropole lilloise : l’hôpital Saint Vincent de Paul, l’EHPAD Féron-Vrau, l’association L’Art à Lille, le Colisée de Roubaix, la Sauvegarde du Nord, le Centre Oscar Lambret, etc. Les projets se tissent toujours main dans la main avec les acteurs du soin pour répondre au mieux aux besoins de chaque public. La musicothérapie est ainsi particulièrement indiquée en cas de stress, de surmenage, de douleurs chroniques, de troubles du langage, de l’attention, de la mémoire et du psychisme, ou pour une prise en charge palliative. La musicothérapie peut aussi s’adresser à toute personne qui cherche à faire un travail sur elle-même en s’appuyant sur ses ressources créatives.
Aujourd’hui de nombreuses études scientifiques attestent de l’efficacité de la musicothérapie, notamment dans la prise en charge de la douleur, dans l’accompagnement de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, de troubles des conduites alimentaires ou encore en post-opératoire. Cette thérapie complémentaire non médicamenteuse est de plus en plus intégrée dans les institutions de la santé et du médico-social. Elle est présentée comme une aide alternative là où les mots et les médicaments n’opèrent plus assez efficacement. Car nous le savons, les paramètres de la musique influent sur les paramètres corporels. Les études récentes sur le lien entre musique et cerveau nous révèlent les effets bénéfiques de la musique, notamment dans la production de neurotransmetteurs tels que la dopamine et la sérotonine, hormones jouant un rôle essentiel dans la gestion des émotions, mais aussi sur la plasticité cérébrale. Les études en cours devraient encore nous surprendre quant aux effets de la musique sur l’être humain.
L’opéra fait-il partie des moyens thérapeutiques que vous utilisez ?
Avec le service de psychiatrie dans lequel je travaille, spécialisé dans la prise en charge de personnes atteintes de troubles des conduites alimentaires, nous allons une fois par an à l’Opéra de Lille. Pour certains participants, c’est la première fois qu’ils découvrent l’Opéra. Ils sont souvent ébahis par la beauté du lieu. Nous organisons autour de cette sortie un atelier en amont, mais également un temps de partage au retour de cette expérience. Pouvoir s’appuyer sur l’œuvre, son expressivité, pour amener le patient à exprimer des émotions et à faire des ponts avec sa vie est une très belle opportunité. Un opéra offre la possibilité de visiter une palette d’émotions. Il peut devenir le support de projection de celles-ci, tant à travers les histoires des personnages que par la puissance du jeu orchestral, la présence des corps au service de l’expression vocale. Des émotions bloquées peuvent être mises en mouvement et parfois plus facilement exprimées. Pour ce public qui a tant besoin de se reconnecter à son corps, cette expérience peut être bouleversante et participer à remettre la machine à penser au service de la guérison.
On peut s’appuyer sur un opéra pour amener le patient à exprimer des émotions.
Avez-vous un message pour nos lecteurs ?
Continuez à vous nourrir de musique, à vous rendre à des concerts, à des spectacles. Prenez conscience de l’influence de la musique sur vos émotions, vos humeurs et choisissez-la en fonction de vos besoins du moment. Elle peut être d’une aide précieuse. Prenez le temps par exemple de vous arrêter un instant et d’écouter pleinement une musique que vous aimez. Laissez l’expérience d’écoute active se diffuser en vous et vous offrir une parenthèse dans votre journée. À l’ère du tout numérique, du toujours plus vite, la musique a beaucoup à nous apprendre. Car au-delà de ses bienfaits, elle nous offre une ouverture sur le monde. En 2019, l’Organisation mondiale de la santé a publié un rapport basé sur 900 articles scientifiques. Le bilan est sans appel : « Les arts apportent une aide psychologique, mais aussi physiologique, sociale et comportementale, en procurant une sensation de bien-être ». Alors consommons les arts sans modération ! Pour une société plus épanouie, privilégions l’accès à la culture pour tous et toutes. Vive l’Intelligence Artistique !
Propos recueillis par Thomas Thisselin
© Gabriela Télllez